अगोचरी मुद्रा (Agocarī mudrā)*

Agochari mudra

Dans cette leçon, nous allons décrire l’étape 1 de la méthode méditative appelée trataka. Le mudra que nous allons bientôt présenter, agochari mudra, est une forme excellente de trataka. C’est pour cette raison que nous l’introduisons à ce stade du livre. De plus, ce mudra fait partie intégrante et importante du kriya yoga; il doit donc être pratiqué et maîtrisé avant d’aborder certaines techniques de kriya yoga.

Au début, agochari mudra paraîtra un peu étrange et difficile, car il exige de fixer le bout du nez. Les yeux doivent adopter une position à laquelle ils ne sont pas habitués. Mais avec la pratique, les muscles oculaires s’adapteront, se renforceront et, par conséquent, amélioreront la vue. Agochari mudra, pratiqué pendant un certain temps avec conscience, peut induire des états élevés de concentration et de tranquillité mentale.

AGOCHARI MUDRA (fixation du bout du nez)

Le mot «agochari» signifie littéralement « inconnu », on pourrait donc appeler ce mudra «le mudra de l’inconnu». Dans ce contexte cependant, agochari vient du sanskrit agocharam, qui désigne quelque chose qui est au-delà de la perception sensorielle. En d’autres termes, ce mudra permet de transcender ou de dépasser la conscience ordinaire.

Un autre nom pour ce mudra est nasikagra drishti.

  • Nasikagra = bout du nez
  • Drishti = regard, fixation du regard

Traduit littéralement, cela donne donc exactement «fixation du regard sur le bout du nez».

Il est intéressant de noter que ce mudra est l’une des pratiques yogiques les plus anciennes recensées. Il est représenté dans les ruines antiques de Mohanjodaro (civilisation de la vallée de l’Indus, plusieurs milliers d’années avant les Védas). Le grand archéologue Sir John Marshall, qui a beaucoup exploré ce site, décrit une statue en ces termes: «Elle représente une personne apparemment dans la posture d’un yogi […]les paupières sont plus qu’à moitié fermées et les yeux regardent vers le bas, en direction du bout du nez.» Le sculpteur et les gens de cette époque devaient donc accorder une grande importance à cette pratique pour la graver dans la pierre pour la postérité.

Références scripturaires

Cette pratique est mentionnée dans de nombreux textes yogiques anciens. Elle semble si simple qu’on pourrait la considérer comme insignifiante. Pourtant, pratiquée longtemps et avec intensité, elle peut déclencher des états profonds d’introspection et, par là, la méditation.

La Bhagavad Gita y fait référence dans le sloka suivant (6:13): «Tenant son corps, sa tête et son cou droits et immobiles, l’aspirant doit fixer le bout de son nez sans regarder autour de lui.» Ce verset se trouve dans le chapitre qui décrit la méthode pour purifier et stabiliser l’esprit afin de le rendre unifié. La Gita explique que, par une pratique suffisante et en maintenant l’esprit dans un état constant d’équilibre et de concentration, on atteint la méditation et la connaissance illuminative supérieure.

Technique

Installez-vous dans n’importe quelle posture méditative confortable.

  1. Fermez d’abord les yeux et détendez tout le corps.
  2. Ouvrez les yeux et fixez le bout du nez.

Ne forcez pas les yeux; essayez simplement de diriger les deux yeux vers le bout du nez. Si les deux yeux sont vraiment tournés vers l’intérieur, vous verrez un double contour du nez. Ces deux contours se rejoignent et deviennent un seul trait solide là où ils se croisent. Ils forment un V inversé dont la pointe est exactement au bout du nez. Fixez votre regard sur cette pointe en V.

Si vous ne voyez pas ce V, cela signifie que vos deux yeux ne convergent pas encore correctement sur le bout du nez (voir la méthode de convergence ci-dessous).

Au début, vous ne pourrez maintenir l’attention que quelques secondes; cela deviendra vite inconfortable. Relâchez alors la position des yeux pendant quelques secondes, puis reprenez. De cette façon, vous augmenterez progressivement la durée réelle de fixation à mesure que les yeux s’habitueront.

Sous aucun prétexte ne forcez les yeux. La maîtrise doit se développer sur plusieurs semaines.

Quand vous parvenez à fixer le bout du nez pendant environ une minute sans la moindre difficulté, ajoutez la conscience de la respiration:

  • Sentez le souffle aller et venir dans le nez.
  • Écoutez en même temps le léger son du souffle dans les narines. Soyez totalement absorbé par la pratique, à l’exclusion de toute autre pensée. Maintenez la conscience simultanée du bout du nez, du mouvement et du son de la respiration aussi longtemps que vous le souhaitez.

Méthode pour faire converger les yeux

Le plus grand obstacle au début est l’incapacité à faire converger les deux yeux sur le bout du nez. Voici une astuce:

  • Tendez un doigt devant vos yeux à environ 45 cm.
  • Fixez les deux yeux sur le doigt (c’est facile à cette distance).
  • Rapprochez lentement le doigt vers le nez, tout en gardant les yeux fixés dessus.
  • Continuez jusqu’à ce que le doigt touche le bout du nez.
  • Transférez alors simplement l’attention des yeux sur le bout du nez et retirez le doigt. Vous constaterez que les deux yeux convergent désormais correctement. Au besoin, demandez à quelqu’un de vérifier. Avec le temps, cette aide deviendra inutile: vous pourrez fixer le bout du nez à volonté.

Conscience et durée

Bien que les yeux soient ouverts, cette pratique est une méthode d’intériorisation. Si elle est correctement exécutée, votre conscience ne sera tournée que vers le bout du nez, le flux et le son de la respiration. Dans ces conditions, les yeux ouverts ne perçoivent plus le monde extérieur: les yeux sont concentrés, et l’esprit l’est aussi. Durée recommandée: jusqu’à 5 minutes (ou plus quand c’est confortable).

Moment de pratique

Cette technique ne nécessite aucune préparation; elle peut donc être pratiquée à tout moment de la journée, même dans le bus ou le train. Elle est idéalement pratiquée tôt le matin et tard le soir, surtout avant le coucher, car elle apaise profondément l’esprit et prépare à un sommeil réparateur.

Bienfaits

Essentiellement les mêmes que ceux du trataka en général:

  • renforcement des muscles oculaires,
  • amélioration de la vue,
  • grande concentration,
  • apaisement rapide de l’agitation mentale et de la colère.

Elle est particulièrement adaptée aux situations stressantes de la journée, car elle peut être pratiquée n’importe où, sans préparation ni endroit spécial (contrairement à la plupart des autres techniques).

Notes

  1. Voir le sujet 6 de cette même leçon (trataka)
  2. Livre I, Leçon 7, Sujet 2 (postures méditatives)

*Note du traducteur

Le nom agochari mudra tel qu’on le trouve dans la plupart des livres modernes de yoga (surtout ceux de l’école de Swami Satyananda Saraswati / Bihar School of Yoga) est en réalité une forme légèrement déformée ou adaptée en hindi/bengali.

En sanskrit pur et correct, cette technique porte le nom suivant: अगोचरी मुद्रा → translittération : Agocarī mudrā (à ne pas confondre avec «agochari» qui est la prononciation bengalie/hindi courante)1. Ou, plus souvent et plus précisément dans les textes classiques: नासाग्रदृष्टि (nāsāgra-dṛṣṭi) ou नासिकाग्रदृष्टि (nāsikāgra-dṛṣṭi)(litt. «regard fixé sur l’extrémité du nez»).

Origine du terme « agocarī »

  • a-gocara (अगोचर) = ce qui est hors du champ des sens, imperceptible, transcendant
  • suffixe → agocarī = «qui conduit vers l’imperceptible» ou «qui rend imperceptible (le monde extérieur)»

Donc agocarī mudrā signifie littéralement: « le geste (mudrā) qui mène vers l’au-delà des sens » ou « le geste de l’invisible ».

C’est une très belle explication poético-spirituelle, mais historiquement, dans les textes sanskrits anciens (Hatha Yoga Pradipika, Gheranda Samhita, Shiva Samhita, etc.), on ne trouve presque jamais le nom «agocarī». Le terme utilisé est systématiquement nāsāgra-dṛṣṭi (नासाग्रदृष्टि).

1. नासाग्रदृष्टि Nāsāgra-dṛṣṭi

Forme la plus courante dans les textes anciens (Hatha Yoga Pradipika, Gheranda Samhita, Yoga Yajnavalkya, etc.).

Composition (sandhi: réunion de trois mots):

MotSanskritSens littéral
नासाnāsā«nez»
अग्रagra«pointe, extrémité, avant»
दृष्टिdṛṣṭi« regard, vision, fixation »

nāsā + agranāsāgranāsāgra + dṛṣṭināsāgradṛṣṭināsāgra-dṛṣṭi (avec trait d’union pour la clarté). Sens littéral exact: «le regard (fixé) sur l’extrémité du nez» ou «la vision de la pointe du nez».

2. नासिकाग्रदृष्टि Nāsikāgra-dṛṣṭi

Forme un peu plus tardive et plus «savante», que l’on trouve surtout dans les commentaires ou les textes modernes qui veulent être très précis.

Composition:

MotSanskritSens littéral
नासिकाnāsikā«nez»
अग्रagra«pointe, extrémité»
दृष्टिdṛṣṭi«regard, vision, fixation»

nāsikā + agranāsikāgranāsikāgradṛṣṭināsikāgra-dṛṣṭi. Sens littéral exactement le même: «le regard (fixé) sur l’extrémité du nez».

Quelle est la vraie différence entre les deux formes ?

Critèrenāsāgra-dṛṣṭināsikāgra-dṛṣṭi
AnciennetéPlus ancienne (textes médiévaux)Plus tardive (commentaires, textes modernes)
Fréquence dans les textes classiquesTrès majoritaireRare
Mot pour « nez »nāsā (forme védique et poétique)nāsikā (forme classique courante)
RegistrePlus concis, plus « yogique »Plus pédant, plus grammaticalement « correct » pour certains puristes

Résumé des noms corrects en sanskrit

Nom le plus courant et classique : नासाग्रदृष्टि (nāsāgra-dṛṣṭi) ou नासिकाग्रदृष्टि (nāsikāgra-dṛṣṭi)

Nom poético-spirituel (popularisé au XXᵉ siècle : अगोचरी मुद्रा (agocarī mudrā)

Tous désignent exactement la même technique: la fixation du regard sur le bout du nez.

  1. च (ca)« tcha » aspiré ou non, mais toujours palatal (c = ch en « tchèque »)« cha » plus mou, presque « tcho » ou « cho ». Le « c » sanskrit est plus dur et palatal ; en hindi/bengali il s’adoucit fortement. ↩︎

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