Le film ‘Le Consentement’ banalise les images de viol

Par Francesca Gee – 24/10/2023

Il y a deux ans, Francesca Gee, 65 ans, ex-journaliste à l’agence Reuters, faisait paraître en autoédition «L’Arme la plus meurtrière», récit de sa relation amoureuse sous influence avec Gabriel Matzneff alors qu’elle avait quinze ans. Moins soutenue par les médias comme par le milieu de l’édition que ne l’a été Vanessa Springora, autre victime de l’écrivain, elle a vu le film qui a été tiré du livre de cette dernière. Et n’a pas du tout aimé…

En avril dernier, le festival de Cannes refusait de programmer Le Consentement, adapté du livre où Vanessa Springora raconte comment, à 14 ans, elle a été séduite par Gabriel Matzneff. Les autres festivals ont aussi snobé le film. Et depuis la semaine dernière, c’est au tour des spectateurs de faire la moue. Il faut dire qu’il y a de quoi. Le sujet fait peur, et plus encore la façon dont il est traité. La réalisatrice Vanessa Filho a fabriqué un film violent, tout en plans rapprochés, où on ne cesse de se cacher les yeux pour éviter des scènes pornographiques qui n’ont rien de soft. Aucun détail de ce dépucelage compliqué ne nous est épargné. Les producteurs viseraient-ils un public d’étudiants en gynécologie clinique?

Pourtant, ce film se gargarise de hautes intentions et prétend dénoncer. Mais depuis quand la banalisation des images de viol dissuaderait quiconque d’en commettre? Les images, surtout animées, a fortiori s’enchaînant à un rythme échevelé, s’impriment dans la mémoire sans passer par la réflexion critique. Que font les publicitaires pour vendre une automobile? Ils montrent des hommes et des femmes au volant.

Jusqu’à présent, seuls les policiers chargés de démanteler les réseaux de pédopornographie devaient subir de telles images. Désormais, c’est vous et moi, dans notre cinéma de quartier. Gabriel Matzneff, auteur d’un livre-programme intitulé Les moins de seize ans, est accusé d’avoir écrit des horreurs: c’est à ce titre qu’en 2020, ses éditeurs affolés ont décommercialisé vingt de ses livres. Or Le Consentement fait du Matzneff, mais en plus percutant. En joignant l’image à la parole, on démultiplie la violence des mots. Le cinéma français, miraculeusement préservé de la loi du marché grâce aux contribuables, se complaît une fois encore à montrer ce qu’il fait mine de dénoncer.

Le film, comme le livre, porte un titre aussi malsain qu’ambigu. Quand, seize ans avant Vanessa Springora, je cherchais à faire publier un livre beaucoup plus accusateur à l’égard de Matzneff, le titre que j’avais choisi avait le mérite d’être clair. C’était Le Crocodile. Mais la maison Grasset, éditeur du Consentement, était parvenue à en bloquer la publication. Quelle est, depuis toujours, l’excuse préférée des pédocriminels? «Le gosse était d’accord.» Or avec la notion de consentement sexuel justement, l’interdiction cesse d’être absolue: le «gosse» peut donc être d’accord. Le film étant labellisé cinéma d’auteur, ceux qui recherchent de telles images peuvent se rincer l’œil sans remords. Pourtant, Le Consentement n’est interdit qu’aux moins de douze ans. L’équipe voudrait d’ailleurs qu’il soit montré aux plus jeunes. Vanessa Springora «aimerait que ce film soit vu par un jeune public», indique Le Monde. Quant à Laetitia Casta, qui joue le rôle de la mère, elle pense qu’«il faudrait presque montrer ce film dans les écoles». Merci pour ce «presque», madame, qui êtes mère de quatre enfants: pour le moment, le visionnage de tels viols reste optionnel.

Matzneff, un monstre ?

Le film suit de près le récit du livre, et le décor est souvent criant de vérité. Pourtant, au final, tout est faux. Jean-Paul Rouve campe un Matzneff grossier, presque balourd, alors que son modèle était l’incarnation même de la séduction. Tandis que Gabriel Matzneff, tout charme dehors, s’insinuait dans la vie de gamins sans défense, leurs mères se l’arrachaient pour leurs dîners. Mais comment imaginer quiconque, enfant ou parent, se laissant séduire par le rustre que joue Jean-Paul Rouve ? Ce parti pris d’un Matzneff horrifiant, à la gueule de taulard, s’explique sans doute par la volonté de le charger des méfaits de tout son milieu. Dans son livre, Vanessa Springora restait discrète sur l’identité de son amant-violeur : il n’était que G., une simple initiale. Dans le film, le contraire est vrai : un monstre est pointé du doigt, et Rouve peine à trouver des mots assez durs : « C’est comme un puits sans fond… il n’y a pas d’humanité, rien… C’est comme un vampire. »

Un monstre, faut-il le préciser, est unique. Tout le contraire de Matzneff, homme de réseaux, «les réseaux de ma secte où l’on se refile les gosses». En faire le mal personnifié est bien pratique: c’est le meilleur moyen de faire oublier ses copains. Si Gabriel Matzneff est le mal en personne, Vanessa Springora, elle, devient la victime emblématique. Or, il s’agirait plutôt de soutenir les dizaines d’enfants violés chaque jour dans le plus parfait silence. Madame Springora est très loin d’incarner leurs souffrances et leur vulnérabilité. Son livre – un «coup de poing», une «déflagration», martèle-t-on – n’est plus que le prétexte à une gigantesque opération de com’.

Autant j’avais soutenu la publication de ce témoignage, qui tout en occultant les complicités, avait le mérite de briser l’omerta, autant le film est désagréable. L’affiche résume son caractère racoleur: le visage masqué par de grosses mains d’homme, la petite fille se résume à ses lèvres entrouvertes, et maquillées de rouge. Le cinéma français n’a pas encore osé faire jouer des enfants dans des scènes de sexe, mais à Cannes, cette année, on est passé tout près. Un film où une actrice de 15 ans commettait des actes sexuels face caméra a dû être déprogrammé en catastrophe puis, après coupe au montage, repêché in extremis. À quand une nouvelle «avancée sociétale» qui permettra à ce tabou, à son tour, de tomber… ?

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