Source: Aldous Huxlex – Connaissance et compréhension
Il y a entre la connaissance et la compréhension autant de différence qu’entre une ordonnance qui prescrit la pénicilline et la pénicilline elle-même.
Aldous huxley
Nous sommes tous des êtres de connaissance, tout le temps; mais ce n’est qu’occasionnellement et en dépit de nous-mêmes que nous comprenons le mystère de la réalité qui s’offre à nous.
Confondre connaissance et compréhension, c’est prendre la formulation pour le le mystère auquel elle se réfère – c’est l’un des péchés originels de l’intellect rationaliste et sa fantastique surélévation des mots, qui conduit à l’adoration idolâtre des dogmes.
Trois autres péchés de l’intellect:
- l’abus de simplification (tout A procède d’une seule et même cause qui est B);
- l’abus de généralisation (tout infidèle est damné);
- l’abus d’abstraction (l’Humanité; le Progrès; Dieu; l’Histoire).
Pourquoi bavarder à propos de Dieu? Quoi que vous disiez de Lui, c’est faux.
Maître eckhart
La compréhension consciente est le privilège de l’Homme, privilège qu’il a gagné assez étrangement en acquérant des habitudes utiles ou délinquantes, des stéréotypes de perceptions, de pensées et de sentiments, tout un stock de connaissances et de pseudo-connaissances dont la possession constitue le plus grand obstacle à la compréhension.
Apprendre consiste à augmenter son stock jour après jour. Pratiquer le Tao consiste à le diminuer.
Lao-Tseu
Cependant, apprendre est aussi nécessaire que désapprendre: là où on a besoin de compétences techniques, il est indispensable d’apprendre. Mais ce n’est pas le bon moyen de gérer nos réactions. Certes, c’est notre conditionnement qui développe notre conscience; mais pour faire pleinement usage de cette conscience développée, il nous faut commencer par nous débarrasser des conditionnements qui lui ont permis de se développer.
La mémoire qui porte une charge émotionnelle – positive ou négative – est
- au pire: la source des névroses et des troubles mentaux
- au mieux: la source des distractions – et d’une vie de somnambule
Dans les deux cas, elle nous détourne de la compréhension.
Celui qui s’imagine naïvement gagner davantage Dieu par ses pensées, ses prières, ses oeuvres pieuses, etc., au lieu de rester au coin du feu ou dans l’étable, en vérité il gagne tout sauf Dieu, il Lui fourre la tête dans un sac et Le fait passer sous la table. Car celui qui cherche Dieu dans les formes établies s’empare le la forme et manque le Dieu qui y est caché. Mais celui qui cherche Dieu en dehors des formes établies, Dieu se livre à lui tel qu’il est en Lui-même, et celui-là vit avec le Fils et il est la vie elle-même.
Maître Eckhart
Lorsque l’image adorée et vue, lorsque le credo, la litanie ou le mantra sont prononcées, le cœur du croyant s’emplit de respect et son esprit s’emplit de foi. Et cela ne dépend ni du contenu de la phrase qu’on répète, ni de la nature de l’image à laquelle on rend hommage. Ce n’est pas à une réalité donnée que répond spontanément le croyant, mais, comme le chien de Pavlov, à une chose, à un mot ou une posture qui met en jeu automatiquement une suggestion posthypnotique préalablement implantée.
Celui qui veut gagner sa vie la perdra.
Telle est la loi de l’effort contraire. Plus nous nous appliquons à une chose avec notre volonté consciente, moins nous réussissons. La compétence et les fruits de cette compétence ne sont donnés qu’à ceux qui ont appris l’art paradoxal d’agir sans agir, de combiner relaxation et activité, de s’abandonner pour que l’élément inconnu immanent et transcendant puisse s’emparer d’eux.
Nous ne pouvons pas comprendre par nous-même. Le mieux que noue nous pouvons puissions faire est de nourrir un état d’esprit dans lequel la compréhension vient à nous.
La réalité, telle qu’elle se livre à nous moment après moment, ne peut être comprise par
- un esprit qui agit sous l’influence d’une suggestion posthypnotique ou qui est conditionné par des souvenirs émotionnellement chargés, en sorte qu’il répond au vivant maintenant comme si c’était un jadis mort;
- par un esprit entraîné à la concentration, car la concentration n’est qu’une exclusion systématique, une fermeture de la conscience à tout sauf à une seule pensée, un seul idéal et une seule image, ou une négation de toutes les pensées, de tous les idéaux et de toutes les images. Or, même s’ils sont vrais, même s’ils sont élevés, même s’ils sont saints, ni une pensée, ni un idéal, ni une image ne peuvent contenir la réalité ou mener à la compréhension de la réalité; pas plus la négation de la conscience ne peut conduire à la conscience totale qui est nécessaire à la compréhension – au mieux, tout cela ne peut mener qu’à un état de dissociation extatique
Pour comprendre la réalité dans sa totalité, telle qu’elle se livre à nous moment après moment, il faut une conscience qui n’est limitée ni délibérément par la piété ou la concentration, ni involontairement par l’absence de pensée et la force de l’habitude. La compréhension nous vient lorsque nous sommes totalement conscients, conscients des limites de nos potentialités physique et mentales.
Connais-toi toi-même!
S’il veut suivre ce conseil, l’Homme ne doit pas se contenter de se laisser aller à l’introspection; si je veux me connaître moi-même, je dois connaître mon environnement:
- en tant que corps, je fais partie de cet environnement
- en tant qu’esprit, je suis constitué en grande partie des réactions immédiates à l’environnement et des réactions secondaires à ces réactions primaires.
Dans la pratique, le « connais-toi toi-même » est une invitation à la conscience totale. Que révèle la conscience totale à ceux qui la pratiquent? Elle révèle avant tout les limitations de ce que chacun d’entre nous nomme « je » et la complète absurdité des prétentions du « je ». En un mot, la conscience totale commence par la reconnaissance de mon ignorance et de mon impuissance:
- je ne peux maîtriser mon destin, au mieux je peux collaborer avec lui et, dans une certaine mesure, le diriger;
- puis-je lever la main droite? La réponse est non: je peux seulement en donner l’ordre; par qui et pourquoi est effectué le mouvement réel, je n’en ai pas la moindre idée;
- qui digère le repas que j’ai ingéré?
- qui cicatrise ma plaie?
- quand je dors, qui redonne force à mon corps fatigué et ramène mon esprit névrosé à la normale?
« Je pense donc je suis! » – voilà une proposition hautement contestable. Tout au plus, quand je suis en état de penser mieux qu’à l’ordinaire, je peux dire: « Une idée m’est vneue. » ou « Il m’est venu à l’esprit… » ou « J’ai vu clairement que… ».
Les pensées ont leur origine hors de moi, dans quelque chose qui, au niveau mental, est analogue au monde extérieur. Dans sa relation au « je » subjectif, l’essentiel de l’esprit se trouve au-dehors. Je n’invente pas les meilleures de mes pensées, je les trouve!
L’Un est dans tout et tout est dans l’Un.
Pour la connaissance conceptuelle, le genre de propositions mise en exergue ci-dessus est totalement dénué de sens. De telles phrases ne font sens que lorsqu’il y a compréhension. Car là où il y a compréhension, il y a expérience de la fusion entre la fin et les moyens, entre la sagesse, qui est conscience intemporelle de l’ainséité, et la compassion, qui est la sagesse en action.
La conscience totale ouvre la voie à la compréhension, et quant toute situation est comprise, la nature de toute réalité devient manifeste et les proposition insensées des mystiques apparaissent comme la vérité ou, au minimum, aussi proche de la vérité que peut l’être une expression verbale de l’ineffable.
Notes sur le zen
Toute formule verbale – aussi correctement qu’elle exprime les faits – peut devenir un obstacle sur la voie de l’expérience immédiate pour l’esprit qui la prend trop au sérieux et qui se met à l’idolâtrer comme si elle était la réalité qu’elle symbolise.
Ce qui a été enseigné par le Bouddha ne mérite pas le nom de bouddhisme – car le bouddhisme est l’expérience intransmissible et immédiate de l’ainséité.
Pour le bouddhiste zen, l’idée qu’un Homme puisse être sauvé en adhérant à une proposition contenue dans un credo est le plus dangereux et le plus irréaliste des fantasmes.
À peine moins fantaisiste lui paraît l’idée que les sentiments élevés puissent conduire à l’illumination, ou que des expériences émotionnelles, bien que fortes et vivaces, soient identiques ou même lointainement analogues à l’expérience de l’ainséité.
Le Zen est une religion de tranquillité. Ce n’est pas une religion qui exalte l’émotion, qui fait couler les larmes ou pousse les gens à crier le nom de Dieu.
Sokei-an
Les émotions puissantes, même si elles sont de nature élevée, accentuent et renforcent l’illusion fatale du moi que toute religion a pour but de transcender.
La santé et le maximum d’efficacité sont atteints lorsque l’esprit conscient collabore avec et se subordonne à l’ordre immanent des choses qui dépasse notre vision personnelle et que notre petit ego peut seulement entraver.
Plus la conscience superficielle de l’ego entrave l’action de la grâce animale, plus nous sommes malades et moins nous accomplissons les actes qui requièrent une bonne coordination psychophysique. Les émotions reliées au désir et à l’aversion entravent le fonctionnement normal des organes et conduisent à la longue à la maladie. Ces mêmes émotions et la tension engendrée par le désir de réussir nous empêchent d’atteindre notre capacité maximum, non seulement dans les activités aussi complexes que la danse, la musique, les jeux ou n’importe quel travail exigeant de l’habileté, mais aussi dans les activités psychophysiques aussi naturelles que voir et entendre.
La grâce animale précède la conscience de soi, et c’est une chose que l’Homme partage avec tous les autres êtres vivants. La grâce spirituelle se situe au-delà de la conscience de soi, et seuls les êtres rationnels sont capables de collaborer avec elle. La conscience de soi est le moyen indispensable de parvenir à l’illumination; et c’est précisément parce qu’il a dépassé le niveau animal au point qu’il peut atteindre l’illumination à travers la conscience de soi que l’Homme est également capable, à travers cette même conscience de soi, de réaliser sa dégénérescence physique et sa perdition spirituelle.

